Les enfants des enfants du Canadien errant : une histoire tissée de larmes
D'emblée, Helen Polglaze, 72 ans, m’a fait rire. De sa maison en Australie, alors que nous nous parlions en visioconférence, elle m’a montré son improbable manucure. Avec un accent à couper au couteau, elle a décrit le drapeau du Québec peint sur son index. Puis, elle m’a montré son majeur : « Ça, c’est le drapeau des patriotes. » Et sur son annulaire : un drapeau australien. « Cette manucure, c’est un résumé de mon histoire, de mon héritage », m’a-t-elle dit avec un sourire amusé. Cet appel virtuel constituait mon premier contact avec Helen, qui s’apprêtait à venir au Québec voir la terre que son aïeul a quittée dans des circonstances atroces en 1839. Marceau, comme Joseph Marceau. Ce patriote de la région de Napierville a été arrêté en 1838. En novembre de cette année-là, les patriotes avaient affronté l’armée britannique à Odelltown et à Lacolle. Ils étaient 1000. Des paysans, des instituteurs, des notaires, des cultivateurs. Bref, des hommes ordinaires, qui affrontèrent 6000 soldats de la Couronne. Ils ont d’ailleurs été écrasés. Les rebelles furent condamnés à mort pour insurrection. Si certains ont effectivement été exécutés, d’autres ont été épargnés de la potence et déportés en Australie, alors une colonie pénitentiaire. Un registre de prison d'époque où est consigné le nom de Joseph Marceau. Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers Ce sont ces exilés qui ont inspiré à Antoine Gérin-Lajoie, en 1842, les paroles de la chanson Un Canadien errant, interprétée entre autres par Nana Mouskouri et par Leonard Cohen. - Un Canadien errant, banni de ses foyers, parcourait en pleurant des pays étrangers. - Un jour, triste et pensif, assis au bord des flots au courant fugitif, il adressa ces mots : - - Le lendemain de notre discussion, je suis allée chercher Helen à l’aéroport. Ses grands yeux bleus étaient ébahis de fatigue après un long voyage, mais ils étaient aussi habités d’une vive émotion. Patriotes, De Lorimier, Papineau… Ces noms me renvoient à des souvenirs lointains. J’avais 16 ans. Ma mère m’avait autorisée à aller étudier dans un café pour préparer mon examen du ministère en histoire du Québec et du Canada. J’avais traîné avec moi, dans l’air léger de juin, le gros livre de Jacques Lacoursière, de Denis Vaugeois et de Jean Provencher, Canada-Québec. Je me souviens de m’être plongée dans ce chapitre de notre histoire, fascinée par la lutte des patriotes pour libérer le Bas-Canada du 19e siècle d’un gouvernement corrompu, où la majorité francophone n’avait pas voix au chapitre. Le Parti patriote avait demandé dans ses résolutions de 1834 que le gouvernement britannique respecte le fait français au Canada, Après l’examen, comme beaucoup de monde, le combat des patriotes, je l’ai un peu oublié. De Lorimier et Papineau sont devenus des noms synonymes de cônes orange et de congestion routière. Et leur fête, la Journée nationale des patriotes, en mai, est devenu un prétexte à un long congé pour jardiner. Or, j’ai reçu, pendant la dernière campagne électorale fédérale, un long message de Dominick Parenteau-Lebeuf, une scénariste et dramaturge qui voulait me parler d’un projet étonnant. J’étais dans le jus, occupée à couvrir une campagne où on parlait de souveraineté canadienne. Je venais de passer quelques mois à couvrir les débuts de l’administration de Donald Trump, aux États-Unis, et je me disais que je n'avais pas beaucoup de temps à consacrer à un sujet qui tournait autour de l’histoire des patriotes. Et pourtant... Quelques jours après avoir reçu ce message, j’ai retrouvé dans ma bibliothèque mon vieux livre de Lacourcière, Vaugeois et Provencher. J’ai relu le chapitre sur les patriotes qui se sont battus – dit simplement – pour la démocratie. La démocratie : un concept fragile, comme nous le raconte l'année 2025 tous les jours. Alors, je me suis dit que le projet singulier d’une réunion de famille de descendants de patriotes venus de l’autre bout du monde avait sans doute quelque chose à nous apporter. La dramaturge Dominick Parenteau-Lebeuf devant la prison du Pied-du-Courant. Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers Devant les vestiges du mur de pierre qui entourent ce qui reste de la prison du Pied-du-Courant, à l’intersection de l’avenue De Lorimier et de la rue Notre-Dame, à Montréal, où avaient été enfermés les patriotes, j'ai rencontré Dominick Parenteau-Lebeuf, dont la chevelure flamboyante contrastait avec tout ce gris qui obscurcissait notre printemps. Elle m’a raconté qu’après la pendaison, le 15 février 1839, de 12 hommes – des notaires, des étudiants, des cultivateurs, pour la plupart des pères de famille –, le gouverneur était perplexe. Il ne voulait pas amnistier le reste des condamnés qui s’étaient rebellés contre le pouvoir qu’il incarnait. L’opinion publique anglophone y était défavorable et le journal The Montreal Herald réclamait encore plus d’exécutions. Mais l’administration britannique craignait que d’autres mises à mort ne fassent souffler un nouveau vent de révolte dans la vallée du Saint-Laurent. L’idée a alors germé : commuer les peines de mort en exils. Dominick Parenteau-Lebeuf a pointé le fleuve. L’archiviste Hyacinthe Munger manipule des documents sur l’acte de condamnation des patriotes. Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers Les Archives nationales du Québec, sur la rue Viger, à Montréal, conservent le registre de la prison de Montréal de l’époque, où tous les noms des condamnés sont écrits à la plume par ordre alphabétique avec de petites notes dans la marge. Un tel avait un tatouage, l’autre les yeux bleus, une cicatrice… Ces condamnés pour rébellion avaient signé, quelques mois avant leur arrestation, une déclaration d’indépendance qui mettait au centre de leur projet politique l’idée avant-gardiste des droits de l’homme, l’abolition de la peine de mort et l’égalité pour les premiers peuples. À la lettre M, dans le registre, on trouve le nom de Joseph Marceau. Ce que ce registre froid ne dit pas, c’est que lorsqu’il a été incarcéré au Pied-du-Courant, il était marié et avait trois enfants. Sa femme est morte pendant sa détention et leurs enfants ont été confiés à de proches parents. Après avoir purgé sa peine en Australie, Joseph Marceau, vraisemblablement traumatisé par le voyage qui l’avait mené au bout du monde, a décidé de ne pas rentrer au Bas-Canada, convaincu que ses enfants ne le reconnaîtraient pas. Les autres patriotes sont tous revenus. Pas lui. Il a refait sa vie avec une Australienne, avec qui il a eu 11 enfants. Le monument érigé devant l'ancienne prison du Pied-du-Courant, à côté du pont Jacques-Cartier, à Montréal. Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers Les descendants du premier lit sont américains, car un des fils de Joseph Marceau s’est installé aux États-Unis à l’époque de la ruée vers l’or, à la toute fin des années 1800. Les autres sont issus de son deuxième mariage et vivent en Australie ou en Nouvelle-Zélande. Avec Patrick André Perron et sa caméra, nous avons passé quelques jours avec eux. Les chapitres de la grande histoire sont faits – on l’oublie trop souvent – de larmes, de déchirures et de vies. Les combats, même les plus justes, changent des trajectoires par-delà les générations. Lors de ces quelques journées avec les Marceau, réunis pour la première fois, Patrick André et moi avons eu l’impression de pouvoir toucher à l’Histoire dans ce qu’elle a de plus humain. Vous venez avec nous? Voici notre reportage.Je suis très fébrile
, m’a-t-elle dit, le regard fier et brillant. Ce n’est pas comme si j’allais faire du simple tourisme là-bas! Je suis très fière de ce que les patriotes ont accompli. Joseph et les autres patriotes se sont battus pour une cause juste
, a-t-elle affirmé en anglais avec son accent australien chantant.Le nom de famille de ma mère Mary Edith est Marceau
, m’a expliqué Helen, un nom qu’elle prononce en amollissant le R.
Si tu vois mon pays, mon pays malheureux, va, dis à mes amis que je me souviens d'eux.
Plongé dans mes malheurs, loin de mes chers parents, je passe dans les pleurs d'infortunés moments.
Dans les airs, je regardais le fleuve, par le hublot, et j’ai pensé à lui et aux autres patriotes.
devenu un prétexte d’exclusion, d’infériorité politique
.
On est le 25 septembre 1839. Un bateau embarque les 58 patriotes ici. On les amène à Québec. Puis, ils sont partis de là pour un voyage qui a duré cinq mois et qui a été épouvantable, éprouvant, à fond de cale. Ils étaient des prisonniers politiques, mais ils ont été traités comme des prisonniers de droit commun.


Mon projet s’intitule "Recoudre l’histoire"
, m’avait expliqué Dominick Parenteau-Lebeuf avant que des descendants des deux mariages de Joseph Marceau ne soient réunis au Québec pendant quelques jours, sur les traces de leur ancêtre déchiré.
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